On m'a raconté que lors d'une des dernières nuits de la saint Jean, il s'est passé des choses bizarres du côté du pays des pierres levées. Tous les habitants du village du Ménec et d'ailleurs s'étaient rassemblés autour d'un grand feu allumé en haut du village là où les plus grands menhirs se dressent mystérieusement. Certains buvaient, d'autres dansaient, beaucoup papotaient tandis que deux hommes alimentaient le feu. Mais surtout ils attendaient. On racontaient dans ce village, qui avait tant fait pour le tourisme en basse Bretagne par tous ces gosses qui couraient dans les mégalithes pour raconter la légende des menhirs contre quelques piécettes - tout ça se passait avant que le site devienne une zone ultra protégée par des grillages et des barrières. Donc, on racontait que la nuit de la saint Jean certains menhirs se déplaçaient pour laisser passer quelques korrigans. Ces créatures fantastiques n'avaient pas très bonne réputation; on disait qu'ils étaient grognons et fantasques, râleurs et roublards. Mais on disait aussi qu'ils pouvaient à l'occasion être pourvoyeurs de richesses et de félicité. D'autres racontaient que de pauvres hères pris dans leurs gigues pouvaient devenir fous voire en mourir. Mais tout cela n'était que racontars, des fariboles pour les enfants. Enfin, les enfants d'avant. Aujourd'hui au temps d'internet et des messages instantanés qui pouvait encore croire en de telles inepties ?
Pour l'heure, tout incrédules qu'ils fussent, ils attendaient sans se l'avouer l'improbable.
Minuit sonnait au clocher de Carnac, l'heure fatidique. Plus personne en dansait, ne buvait, ne parlait. Au douzième coup de la seconde salve des cloches, Jean François Lagadec haussa les épaules et sans un mot s'en retourna. Le kinésithérapeute de la thalasso avait une rude journée en perspective, inutile de s'attarder plus longtemps.
Il actionna le bip de sa voiture autant pour l'ouvrir que pour la retrouver dans la file des automobiles attendant sagement sur le bas côté de la route. Le clignotant orange dérangea quelque chose ou quelqu'un. Une forme sauta du capot de sa voiture dans le champ de menhir. Jean François s'immobilisa un court instant avant de se raisonner. Ce n'était surement qu'un lapin, peut-être même juste une illusion, normal par une nuit pareille ! Il ralentit le pas inconsciemment pourtant. Il découvrit dans les rais de sa lampe de poche, sur le capot de sa voiture une pièce d'or. Perplexe, il tendit la main. Au moment de la saisir une voix désagréable, nasillarde lui dit
« Fais attention, en la prenant, tu t'engages! »
par réflexe, Jean François retira brusquement sa main avant de demander:
Qui es-tu ? Montres-toi !
Dans le halo de sa lampe apparu un être étrange, difforme, petit, gringalet, ressemblant à un homme sans en être un.
Devant l'ai ahuri de Jean François le poulpican éclata de rire
Vous êtes étranges, vous les hommes. Tu es venu ce soir pour me rencontrer et maintenant que tu me vois tu restes coi !
Le kiné se mit à rire aussi fort qu'il put.
Bon, arrêtes maintenant Léon. Tu peux être content de toi, tu m'as fait peur mais sous ton grotesque déguisement je t'ai reconnu.
Tu me reconnais ? Je ne m'appelle pas Léon mais Kalonn. Kalonn le korrigan.
Kalonn le korrigan !! Je sais que tu as une imagination débridée mais je sais que tu es Léon, mon fils !
Ton fils ??? Ah, elle est bien bonne celle-là, dit le korrigan en riant un peu jaune. Qu'on ne le prit pas au sérieux le vexait plus que n'importe quel affront. Tu vas voir si je suis ton fils ! Dis-moi si ton fils sait faire ça ?
Et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Jean François se retrouva sur l'île de Gavrinis. Autour du cairn il y avait une multitude de gnomes ressemblants à celui qui l'avait amené là. Beaucoup dansaient, d'autres buvaient, il y en avait qui papotaient et deux d'entre eux alimentaient le feu.
Jean François Lagadec éberlué se pinçait, cherchait quelque chose de concret qui le ramènerait à la vie réelle, loin de ce cauchemar.
Kalonn lui demanda, sûr de lui:
Alors tu crois toujours que je suis ton fils ?
Oui, je crois que tu es Léon et que tu me fais une blague avec tes copains.
L'autre s'énervait. Jamais encore il n'avait été ridiculisé de la sorte.
Tu te moques de moi? Je te fais traverser les airs et le temps, je t'emmène à une fête à laquelle seuls les korrigans sont admis. Tu bluffes !
Oh la, tout doux !!! La téléportation est à la portée de n'importe qui aujourd'hui. Le premier benêt venu connait la procédure.
Le korrigan, cramoisi de colère, se retourna vers le feu tandis qu'un matou sortit de nulle part traversa les flammes à pas feutrés.
Et ça, éructa-t-il, ce n’est pas de la magie peut-être ?
Dans la religion vaudou, des hommes le font tous les jours et n'en font pas un pataquès pour ça. C'est pas un chat qui va m'impressionner. Bon ça suffit maintenant Léon, il va être temps de rentrer, maman va s'inquiéter et puis je bosse demain moi.
Mai..maison, maman, bo..bosser. Mais, mais …. tu ..tu ..tu te fous de moi !!!
Dis donc fils, je te prie de me parler sur un autre ton, je suis ton père quand même!
Le gnome n'en croyait pas ses oreilles. Tous les ans il piégeait un benêt d'homme qu'il faisait tourner en bourrique avant de le laisser errer, désemparé jusqu'à la folie, à travers la bruyère du champ de menhirs. Il prenait un malin plaisir à martyriser un pauvre diable qu'il choisissait au hasard parmi les badauds présents pendant la nuit du solstice sur ses terres. Mais jamais on ne lui avait fait l'offense de ne pas le prendre au sérieux, de ne pas croire en sa perfidie, sa méchanceté et pire encore de ne pas trouver extraordinaires ses pouvoirs magiques, en un mot, de le tourner en ridicule. Le caractère acariâtre du poulpican ne s'arrangea pas.
Léon, j'aimerais bien boire un thé au citron avant d'aller me coucher, tu saurais me trouver ça? Demanda ingénument Jean François.
Kalonn en perdit ses dernières bribes de raison. Il s'effondra terrassé par tant de cynisme et d'incrédulité.
À cet instant, tout s'évanouit autour de l'homme, le feu, les korrigans, le cairn de Gavrinis, l'île elle-même. Il se retrouva près de sa voiture, seule au bord de la route maintenant. Le jour commençait à poindre. Sur le capot brillait toujours la pièce d'or. Sans une hésitation, il la fourra dans sa poche.
Ricanant d'une voix nasillarde et fort désagréable, il se mit au volant et dit « l'habit ne fait pas le moine, il y a longtemps que j'ai troqué mes hardes de korrigan pour habiter la vie d'un homme! ». Et il rentra chez lui où ne l'attendait ni femme ni enfant.
On m'a raconté cette histoire, je ne sais pas si elle est vraie. Ce que j'en sais c'est que depuis certaines nuits on entend un rire grinçant dans les menhirs du côté du village du Ménec. Ces soirs là, les rares vénérateurs de mégalithes et autres druides s'empressent de déguerpir. Il est arrivé que quelqu'un ait aperçu un être étrange, difforme et malingre, déambuler en tenant des propos incohérents au sujet d'un certain Léon. Mais ce n'est peut-être qu'une légende pour effrayer les enfants …...........ou pas !
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